C'est l'histoire d'un petit éléphant. C'est l'histoire d'Alphonse.
C'est l'histoire d'Alphonse, le petit éléphant au cœur tout nu.

Ce n'est pas très pratique un cœur tout nu. C'est gênant, tout le monde peut voir dedans.
Et c'est très embêtant de se promener avec le cœur les fesses à l'air : on prend le vent, on prend l'eau, on prend froid. On s'enrhume. On claque des dents, on claque des doigts, on claque des portes.

Alors Alphonse, tête baissée, se met à collectionner les couvertures : les fines, les épaisses, les lourdes, les cuirassées, ...

Il enfile des pulls et des pulls et des pulls : des tricotés, des crochetés, des rayés, des zébrés, des chouettes, des moches, des cols roulés, des cols qui grattent, ...
Alphonse ne regarde pas, Alphonse s'en fiche, Alphonse enfile ce qu'il trouve.

Il habille son humeur d'un haussement d'épaules.
Il s'emmitoufle, il s'édredonne. Il met de l'épaisseur entre lui et le monde. Le voilà petit éléphant édredon, loin de tout.

C'est bien, c'est mieux, ça atténue les coups et ça amortit les chutes. Debout, en pesenteur, il n’a plus peur de se heurter. Il rebondit partout, indifférent pour de semblant.

Il camoufle son cœur et ses petites peurs. Il garde bien au fond des poches ses petites émotions de chevalier vaillant vacillant. Et il avance. Comme il peut.

C’est qu’il est un peu encombré, il est un peu moins mobile.
C’est moins facile de se pencher sur les pavés pour compter les fourmis. C’est moins facile de tourner la tête pour suivre la course des nuages. C’est moins facile de se laisser traîner la trompe pour humer la moindre petite odeur.

Alphonse se dit que ce n’est pas grave. Tout raide comme ça, au moins il voit droit.
Et il voit loin. Il sait où son pas le mène. Même s’il ne sait pas où il pose le pied.
Alphonse se dit que c’est tant mieux, que les nuages lui donnent le tournis, et qu’il s’épargne ainsi les mauvaises odeurs.

Alphonse avance.
Il n’a plus mal. Il n’y a plus rien de pointu qui vient lui égratigner l’âme.
Il n’y a plus rien non plus qui vient le chatouiller, et ça il aimait bien.

Mais il n’a plus mal, c’est tant mieux, c’est ce qu’il voulait.
Alphonse avance.
Pas aussi vite qu’il le voudrait. Il est un peu lourd. Et il se sent un peu gourd aussi.

C’est mieux que d’avoir mal, c’est sûr.
Mais ce n’est pas très agréable quand même.
Et puis c’est persistant, c’est là tout le temps.

Il se souvient que quand il avait mal, parfois il n’avait plus mal. Alphonse avance. Il trébuche parfois.